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LECTURE / Passons de la recherche de justification à la compréhension

17 août
7 min de lecture

La qualité d’une conversation dépend souvent moins de ce que nous demandons que de la posture implicite contenue dans notre question. Passer d’un langage qui pousse l’autre à se défendre vers un langage qui l’aide à réfléchir, expliquer et se connecter.


On pourrait même établir une petite « boussole » :

« Pourquoi ? » → chercher une justification.« Comment ? » → chercher le processus.

« Qu’est-ce qui… ? » → chercher les facteurs en jeu.

« Qu’est-ce que tu as vécu ? » → chercher l’expérience subjective.

« De quoi avais-tu besoin ? » → chercher le besoin sous-jacent.

« Qu’est-ce qui t’a fait réagir ainsi ? » → chercher le déclencheur.

« Comment pouvons-nous faire autrement ? » → chercher une solution ensemble.


♥ Le changement de « pourquoi » vers « comment » est particulièrement puissant parce que ces deux mots n’invitent pas le cerveau de l’autre à faire le même travail.

« Pourquoi as-tu fait ça ? » peut facilement être entendu comme : « Justifie-toi. » « Explique-moi ton erreur. » « Tu avais tort, alors défends-toi. »

Même lorsque notre intention est simplement de comprendre, le « pourquoi » peut donc provoquer une réaction défensive.


À l’inverse : « Comment en es-tu arrivé là ? » ouvre davantage l’espace. La question ne présuppose pas nécessairement que l'autre a mal agi. Elle cherche à comprendre le chemin, plutôt qu'à obtenir une justification.


C’est une différence subtile mais fondamentale :

« Pourquoi tu ne m’as pas appelé ? » → peut provoquer : « Parce que j’étais occupé ! »

« Comment ça s’est passé pour toi hier ? Je pensais que tu m’appellerais. » → ouvre davantage la possibilité d’une explication.

« Pourquoi tu réagis comme ça ? » → peut être vécu comme une critique de la réaction.

« Qu’est-ce qui se passe pour toi quand je dis ça ? » → invite à explorer l’expérience intérieure.

« Pourquoi tu es toujours sur la défensive ? » → étiquette la personne.

« Qu’est-ce qui fait que tu te sens obligé de te protéger dans cette situation ? » → cherche la fonction de la réaction.


Passons de l’accusation à la curiosité, de l’interprétation à l’exploration, et du jugement à la compréhension. Il ne s’agit évidemment pas de bannir le mot « pourquoi ». Il peut être parfaitement neutre dans beaucoup de situations. Le problème apparaît surtout lorsque le « pourquoi » contient implicitement un reproche.


Et il y a une autre dimension très importante : la curiosité véritable ralentit le système défensif.


Dans un conflit, nous avons souvent déjà construit notre explication avant même d'avoir posé la question. Nous ne demandons pas réellement : « Que s'est-il passé ? » Nous demandons parfois : « Peux-tu confirmer l'explication que j'ai déjà construite ? » C'est une différence énorme.


La posture de curiosité pourrait être résumée ainsi : « Je ne sais pas encore ce qui se passe pour toi. Je vais donc chercher à le comprendre avant de décider ce que cela signifie. »


C'est particulièrement précieux dans le couple, avec les enfants, dans les relations professionnelles...…


Et cela rejoint une règle très puissante : comprendre n'est pas être d'accord.


Je peux chercher à comprendre pourquoi quelqu'un a agi d'une certaine manière sans approuver son comportement. La curiosité ne supprime donc pas les limites. Elle permet simplement de poser les limites sans transformer immédiatement l'autre en adversaire.


Par exemple : « Je comprends maintenant pourquoi tu as réagi comme ça. En revanche, je ne suis pas d'accord pour que tu me parles de cette manière. »


C'est beaucoup plus mature que : « Je comprends pourquoi tu fais ça, tu es toujours comme ça. »


Le premier sépare la personne, son expérience et son comportement. Le second fusionne les trois.


Avant de chercher à avoir raison, apprendre à poser une question qui permet à l'autre de se sentir suffisamment en sécurité pour expliquer son monde intérieur.


La question centrale pourrait alors devenir : « Est-ce que ma question cherche à comprendre ou cherche-t-elle à obtenir une justification ? »


C'est probablement l'une des petites modifications linguistiques qui peuvent produire les plus grands changements relationnels.


♥ Voici une série de transformations particulièrement utiles :


« Pourquoi tu fais toujours ça ? » → « Qu’est-ce qui se passe pour toi quand ça arrive ? »

« Pourquoi tu ne m’écoutes jamais ? » → « Qu’est-ce qui t’empêche de m’entendre en ce moment ? »

« Pourquoi tu es comme ça ? » → « Qu’est-ce qui fait que tu réagis de cette façon ? »

« Pourquoi tu n’as pas pensé à moi ? » → « Comment as-tu vécu cette situation de ton côté ? »

« Pourquoi tu ne me fais pas confiance ? » → « Qu’est-ce qui te ferait te sentir davantage en sécurité avec moi ? »

« Pourquoi tu es énervé ? » → « Qu’est-ce qui t’a touché dans ce qui vient de se passer ? »


♥ Mais il y a d'autres changements de langage encore plus intéressants. Au lieu de « Tu ne m’écoutes pas », essayer : « J’ai l’impression que je ne suis pas entendu. Est-ce que tu peux me dire ce que tu as compris de ce que je viens de dire ? »


Cela transforme une accusation en vérification.


Au lieu de « Tu exagères », essayer : « Qu’est-ce qui rend cette situation aussi importante pour toi ? »


Cela ne signifie pas que l’on considère nécessairement la réaction comme proportionnée. On cherche simplement à comprendre sa signification.


Au lieu de « Tu es trop sensible », essayer : « Qu’est-ce qui t’a particulièrement blessé dans ce que j’ai dit ? »


Et au lieu de « Calme-toi », qui est souvent vécu comme une invalidation : « Qu’est-ce qui t’aiderait à retrouver un peu de calme ? »


♥ Il existe aussi une transformation extrêmement importante : remplacer les questions qui enferment par des questions qui ouvrent.

« Tu veux partir ? » → « Qu’est-ce qui te donne envie de partir ? »

« Tu ne m’aimes plus ? » → « Qu’est-ce qui te fait te sentir moins aimé en ce moment ? »

« Tu veux vraiment divorcer ? » → « Qu’est-ce qui t’amène aujourd’hui à envisager cette possibilité ? »


On passe ainsi de la recherche d'une réponse binaire à l'exploration de ce qui se trouve derrière la réponse.


♥ Une autre technique extraordinaire consiste à remplacer immédiatement l’interprétation par une vérification.

Au lieu de : « Tu es en colère contre moi. » Dire : « Je sens de la colère. Est-ce que c’est bien ce que tu ressens ? » Ou : « J’ai l’impression que tu t’es senti rejeté. Est-ce que je comprends bien ? »


Cela paraît très simple, mais psychologiquement c'est énorme : je ne prétends plus connaître ton monde intérieur mieux que toi.


Et cela nous amène à une règle que j'aime particulièrement pour les couples :

Ne pas dire à l'autre ce qu'il ressent. Lui demander ce qu'il ressent.

« Tu es jaloux. » → « Est-ce que tu te sens jaloux ? »

« Tu as peur que je te quitte. » → « Est-ce qu'il y a une peur que je te quitte derrière cette réaction ? »

« Tu te sens abandonné. » → « Est-ce que ça réveille chez toi une sensation d'abandon ? »

La personne reste alors l'autorité sur son propre vécu.


♥ Il y a également le remplacement du « mais » par « et », qui peut être extraordinairement efficace. « Je comprends que tu sois blessé, mais tu as aussi ta part de responsabilité. » → « Je comprends que tu sois blessé, et je pense aussi que nous avons tous les deux quelque chose à regarder dans cette situation. »


Le « mais » annule souvent inconsciemment ce qui vient d'être reconnu.

« Je comprends ton point de vue, mais… » peut être entendu comme : « Je vais maintenant t'expliquer pourquoi ton point de vue ne vaut pas grand-chose. »


Alors que : « Je comprends ton point de vue, et j’aimerais te montrer comment je vois les choses. » maintient davantage le lien.


♥ Une autre transformation très puissante consiste à remplacer « tu » par « je », particulièrement pendant un conflit.

« Tu me rends folle. » → « Je me sens dépassée quand cette situation se répète. »

« Tu ne fais jamais d’effort. » → « J’ai besoin de sentir davantage d’investissement de ta part. »

« Tu ne penses qu’à toi. »→ « En ce moment, je me sens peu prise en compte. »

Cela ne consiste pas à devenir artificiellement gentil. Cela consiste à prendre la responsabilité de son expérience.


♥ Au lieu de demander : « Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? » demander : « Qu’est-ce qui t’arrive ? »

La différence est immense.

« Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? » suppose que le problème est la personne.

« Qu’est-ce qui t’arrive ? » suppose qu'il y a quelque chose que la personne traverse.


Cette distinction rejoint directement une vision traumathérapeutique : derrière certains comportements difficiles, il peut y avoir une protection, une peur, une blessure, un besoin ou une stratégie de survie.


♥ Et enfin, une des questions les plus puissantes dans une relation :

« Qu'est-ce que tu aimerais que je comprenne que je ne comprends pas encore ? »

Celle-ci peut ouvrir des conversations extraordinaires. Parce qu'elle dit implicitement : « Je reconnais que ton expérience peut être différente de la mienne. »


Le cœur dans la relation :

Moins chercher à démontrer.

Moins chercher à corriger.

Moins chercher à gagner.

Davantage chercher à comprendre.

Et surtout :

Avant de demander « Comment puis-je lui faire comprendre mon point de vue ? »,

demander : « Est-ce que j’ai suffisamment compris le sien ? »


C'est là que la communication cesse d'être un duel et commence à devenir une rencontre.

 
 
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